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Socio-réflexe

Réflexions autour de "la loi du marché" de Stéphane Brizé

2 Mars 2016 , Rédigé par Tristan D. Publié dans #Sociologie économique

Je vais me pencher aujourd'hui sur le film « La loi du marché », réalisé par Stéphane Brizé, sorti en salle le 19 mai 2015, avec Vincent Lindon dans le rôle principal, rôle qui lui a valu le prix de la meilleure interprétation masculine du festival de Cannes 2015. N'étant pas un spécialiste, mes connaissances techniques sur cet art qu'est le cinéma sont plus que limitées, j'essaie simplement d'apporter un angle et des réflexions se rapprochant d'une analyse sociologique.

Attention, il y aura des révélations qui peuvent gâcher l'appréciation d'un premier visionnage, autrement dit SPOILER.

Le film met en scène Thierry, 51 ans, à un certain moment de sa vie : après avoir été viré de son entreprise, probablement de manière abusive (il est en procès contre elle), voilà vingt mois qu'il est au chômage. En jouant le jeu de l'honnêteté, il se conforme aux institutions telle que Pôle Emploi, ne disposant pas de ressources pouvant le sortir de sa situation précaire (on devine des capitaux culturel, économique et social faibles). Il tente donc de faire vivre sa famille, composée de sa femme et de son fils handicapé souhaitant obtenir un DUT prestigieux disponible dans une autre ville, entraînant des frais à venir importants.

Contre le qualificatif misérabiliste

Certains jugeront un côté misérabiliste dans la proposition de cette histoire, la vie de Thierry étant parsemée de tant d'injustices et de fatalités dramatiques (difficultés financières, fils handicapé, dureté des rapports humains, suicide d'une collègue,…) qu'elle en deviendrait improbable et trop lourde pour être appréciable. Je pense cependant que le cinéma n'est pas une science, c'est un art, il ne présente pas des faits, il représente. Il n'est donc pas question de la description d'une histoire réelle, mais d'une allégorie. Chacune des réalités traversées par la vie de Thierry existe et est probable. Il est en quelque sorte la figure du précaire, embrassant toutes ces plausibilités. Ce n'est pas un personnage réel mais plusieurs destins et sentiments incarnés en une illustration, en « Thierry ».

Il y a néanmoins une forme de naturalisme dans les choix de réalisation et de mise en scène. Les décors et les personnages sont banals, issus de la vie quotidienne, le jeu d'acteur tente d'être « réaliste » en travaillant les bégaiements et les silences (le réalisateur ayant eu recours à des comédiens amateurs jouant parfois leur propre rôle), il y a peu de musique, les scènes sont filmées caméra à l'épaule et le scénario s'inspire de faits réels1, appuyant la forme documentaire. Tout ceci permet de dégager une forme de réalisme et de proximité et nous signaler que ce spectacle se veut le reflet de la vie des catégories populaires, des « désaffiliés ». Toutefois, nous restons dans un mouvement artistique, le but est profondément différent de celui du scientifique qui cherche une vérité (c'est davantage le réalisme qui est désirée dans ce film). Tout reste artificiel, construit et ceci de façon assumée. Ce n'est pas vraiment un mensonge, ou, il s'agirait plus exactement d'un mensonge « consenti » entre le réalisateur et le public. Cependant, l'art nous permet parfois de mieux comprendre la réalité, de mieux la saisir (en plus de la saisir différemment), de mieux l'imaginer (un peu à la manière des idéaux-types de Weber).

Que peut-on donc retirer de cette allégorie ?

Une discipline omniprésente

La majorité des scènes, surtout celles de la première moitié du film, montre Thierry dans une posture très inconfortable. Il est constamment jugé, examiné, il doit toujours faire ses preuves, il se tient du mauvais côté du bureau, du côté de celui qu'on observe, qu'on évalue. Une énorme discipline venant d'acteurs et d'institutions différents s'imposent à lui : du rendez-vous avec la bancaire au cours de danse, en passant par le « stage » de pôle emploi. D'ailleurs, une scène le montre visionnant un enregistrement vidéo d'une simulation d'entretien d'embauche qu'il a passé, avec d'autres chômeurs et le cadre de pôle emploi. Ces-derniers devant décrire ses points faibles dans la tenue de son corps, afin de mieux se présenter et de mieux se vendre en situation réelle. On a donc toute une série de réflexions sur son « langage corporel », qui se doit d'être maîtrisée. Bourdieu dénomme cette manière de se tenir l'hexis :

« L'hexis corporel, où entrent à la fois la conformation proprement physique du corps (le « physique ») et la manière de le porter, la tenue, le maintien, est censée exprimer l' « être profond », la « nature » de la « personne » dans sa vérité, selon le postulat de la correspondance entre le « physique » et le « moral » qui engendre la connaissance pratique ou rationalisée permettant d'associer des propriétés « psychologiques » et « morales » à des indices corporels ou physiognomoniques (un corps mince et svelte tendant par exemple à être perçu comme le signe d'une maîtrise virile des appétits corporels). Mais ce langage de la nature, qui est censé trahir le plus caché et le plus vrai à la fois, est en fait un langage de l'identité sociale, ainsi naturalisée, sous la forme par exemple de la « vulgarité » ou de la « distinction » dite naturelle. »2

On voit donc l'imposition comment l'imposition d'une certaine hexis contre celle incorporée qui semble naturelle, comme faisant partie de soi, peut être à la fois une forme de domination et une violence symbolique produite par des acteurs dans la même situation que lui, demandée et validée par l'institution œuvrant « pour son bien ». Son corps, lieu habituel de l'intime, devient un objet à transformer.

Ceci s'opère en particulier par la discipline, qui est une technologie du pouvoir et que l'on retrouve donc dans les relations de travail. L'observation constante de Thierry (objet ou sujet de cette observation) permet la formation de la discipline, mais n'est pas suffisante : « L'exercice de la discipline suppose un dispositif qui contrarie par le jeu du regard ; un appareil où les techniques qui permettent de voir induisent des effets de pouvoir, et où, en retour, les moyens de coercition rendent clairement visibles ceux sur qui ils s'appliquent. »3. Les caméras, dans la salle de surveillance du supermarché où Thierry est recruté, peuvent être interprétées comme une forme de panoptisme aboutie (le principe du voir sans être vu étant parfaitement atteint), les gardiens devant s'inquiéter des gestes « suspects » d'un client qui ne pose pas l'article choisit dans le chariot et, dans une forme de dénonciation contrainte, des intentions des caissières, avec le risque du licenciement toujours présent d'un côté comme de l'autre. Il s'agit d'un pouvoir visible (on sait que l'on est filmés) et invérifiable (on ne sait pas quand). « Dispositif important car il automatise et désindividualise le pouvoir »4. Ainsi, « Le pouvoir dans la surveillance hiérarchisée des disciplines ne se détient pas comme une chose, ne se transfère pas comme une propriété ; il fonctionne comme une machinerie. Et s'il est vrai que son organisation pyramidale lui donne un « chef », c'est l'appareil tout entier qui produit du « pouvoir » et distribue les individus dans ce champ permanent et continue. »5.

Le pouvoir échappe donc aux volontés de l'individu, forcé de l'appliquer et de le subir par les dispositifs. S'il veut aller contre toute cette discipline, il n'a plus que le choix de se désengager, de rompre la relation, comme Thierry le fait dans la scène finale.

Dans cette perspective, le corps handicapé de l'enfant s'extrait quelque peu de toute cette discipline par sa nature. Il a des mouvements incontrôlés, une tenue particulière qui lui est très difficile de changer. Ce personnage, l'espoir de Thierry, n'est peut-être pas un ajout de « pathos », mais une sorte de « déviation » forcée, non voulue des contraintes imposées sur le corps. Notons d'ailleurs que la famille est présentée comme un espace à part, en dehors de ces exigences. On pourrait ainsi comprendre l'entre-soi parfois observé parmi les classes populaires comme un lieu faisant face à un environnement aussi contraignant.

Le marché est social par nature

Le titre induit ce que le film souhaite décrire : « la loi du marché », c'est-à-dire la matrice des rapports humains dans le monde économique. On peut voir celui-ci comme dégagé des dispositions des acteurs et des dispositifs mis en place (neutre, en quelque sorte), mais ayant des effets sociaux « externes », presque « collatéraux » dus à un certain dysfonctionnement (chômage, suicide, que le film montre). Cependant, c'est occulter la réalité du marché, qui a une composante sociale importante et qui est loin d'avoir intrinsèquement cette supposée neutralité. Il y a toujours des règles dans un marché : « Les dispositifs de qualification, de calcul et de captation précédemment décrits témoignent de la nature « organisée » des marchés concrets. Dans les marchés, comme dans les organisations (entreprises, administrations,…), il existe un travail spécifique visant à rendre possible et donner sa forme à l'action collective. »6. Selon sa structure, le marché amène des formes de relations sociales et rend légitime des dispositions acquises, telles que certaines hexis, comme nous l'avons vu.

Les types de relations sont ici la surveillance généralisée et une appréciation basée sur des qualités du monde marchand (voire, de la cité marchande, si on reprend Luc Boltanski et Laurent Thévenot). Le discours du cadre durant la scène du pot de départ d'une salariée pour sa retraite me semble une bonne illustration. Il résume en effet ses trente deux annnées de carrière à son efficacité dans l'entreprise, son amicalité à la capacité à satisfaire et servir le client, un « éloge » purement économique de la biographie d'un individu7.

Il y a donc des normes et des valeurs implicites et explicites dans le monde économique dont on ne peut se défaire. Il est également impossible de détacher une rationalité totale de cette imbrication entre le social et le marchand (comme le ferait Pareto, par exemple). L'analyse du marché de l'immobilier faite par Bourdieu dans « Les structures sociales de l'économie » nous apprend que cette distinction conduit à une impasse et ne permet pas de saisir en justesse les comportements des acteurs dans les sphères économiques. « Mais on ne peut comprendre complètement les investissements de tous ordres, en argent, en travail, en temps, en affects, dont elle fait l'objet que si l'on perçoit que, comme le rappelle le double sens du mot, qui désigne à la fois le bâtiment d'habitation et l'ensemble de ses habitants, la maison est indissociable de la maisonnée, comme groupe social durable et du projet collectif de la perpétuer. »8. Il nous apparaît ainsi plus raisonnable le refus de Thierry lorsque sa bancaire, en toute rationalité, lui propose de vendre sa maison. Toutes ces composantes sociales font partie de la loi du marché qu'aucun ne doit négliger.

Conclusion

Bien évidemment, le film ne constitue pas une preuve scientifique mais permet de se poser le genre de questions que nous avons soulevées, avec une critique sociale des relations au sein du marché du travail, présentées comme peu empathiques. On prend néanmoins conscience que ce marché est avant tout un sujet de destinées humaines, et non une simple rencontre entre des offreurs et des demandeurs libres dans un cadre neutre. Faire la guerre au chômage à tout prix, argument souvent dressé en faveur, par exemple, du récent projet de réforme du code de travail, c'est bien souvent occulter toutes ces configurations et ces structures de relations sociales où il n'y a pas que l'accès à un revenu qui est en jeu.

1La caissière licenciée pour des bons de réduction : Jean Rioufoul, Moselle : Une caissière d'un Cora virée pour un ticket de caisse ?, France soir, publié le 26/10/2011, http://archive.francesoir.fr/actualite/faits-divers/une-caissiere-viree-pour-un-ticket-caisse-150940.html, consulté le 02/03/2016 ; Entre 1997 et 2002, le taux de mortalité par suicide des employés était de 24,7 pour 100 000 par an (en moyenne) selon l'Institut de Veille Sanitaire, Suicide et activité professionnelle en France: premières exploitations de données disponibles, 2010, http://www.invs.sante.fr/publications/2010/suicide_activite_professionnelle_france/rapport_suicide_activite_professionnelle_france.pdf, consulté le 02/03/2016

2Pierre Bourdieu, La domination masculine, Points, Essais, 2014 (1998), p.91-92

3Michel Foucault, Surveiller et Punir, naissance de la prison, Gallimard, Tel, Saint Amand, 1993 (1975), p. 201

4Ibidem, p. 235

5Ibidem, p. 208

6Le Velly Ronan, Sociologie du marché, La découverte, collection Repères, avril 2012, Lisieux, p. 36

7L'hypocrisie de la scène réside aussi dans le fait que malgré toutes ces années de service, elle n'ait que très peu évolué, alors que le cadre a intégré l'entreprise depuis peu, mais ce n'est pas le sujet de notre propos.

8Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l'économie, Essais, Points, 2014 (2000), Normandie, p. 38

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T
Petite précision : je ne voulais pas rentrer dans les détails entre l'hexis bourdieusienne et la discipline foucaldienne (qui aurait rendu la lecture plus fastidieuse), mais je pense que malgré les nuances, nous pouvons les rapprocher.
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